Le destin de l’érection médicalement assistée : de la réparation à la jouissance

Si leur efficacité est incontestable du point de vue de la réparation érectile, qu’en ait il réellement de leur incidence sur la jouissance masculine ? Est-ce que ces vitamines du sexe apportent une plus value à la perception de l’orgasme ?

Pour répondre à ces questions, j’ai réalisé une enquête auprès d’hommes qui utilisent actuellement ou qui ont utilisé ces produits (Viagra, Cialis, Levitra). Ont été exclus de l’étude les sujets qui souffrent d’un problème de santé et/ou qui déclarent avoir moins d’un orgasme sur trois coïts. L’échantillon se compose de 411 hommes âgés de 45 à plus de 75 ans dont 91% déclarent n’avoir que des rapports hétérosexuels.

Des scores triomphants :

– 70% des sujets déclarent que les médicaments ont permis la réalisation d’un rapport sexuel quelque soit le traitement.

– 50% rapportent une plus value sur le ressenti de l’orgasme (53% notent une augmentation de leur plaisir, pour l’autre moitié aucune amélioration n’a été constatée).

Des résultats sous influence : l’âge et le partenaire

L’âge : les résultats montrent à l’évidence que les traitements sont de moins en moins efficaces au fur et à mesure que l’âge augmente :

– Très efficace entre 45 et 55 ans : 87%

– Assez efficace entre 55 et 70 ans : 52%

– Peu efficace au-delà de 70 ans : 27%

Le partenaire : ce n’est pas tant le partenaire en lui-même qui influence les résultats mais plutôt le contexte dans lequel s’inscrit cette relation érotique :

– Avoir un partenaire régulier sans vivre en couple est la formule la plus rentable sur le plan de la jouissance (63% de satisfait contre 33% pour les couples cohabitants).

– Le Don Juanisme invalide fortement l’efficacité des traitements (seulement 13% de satisfait). Ce résultat n’est pas étonnant, le nomadisme sexuel est avant tout une stratégie de conquête et non de jouissance.

– Un partenaire insatisfait invalide à 100% les effets du traitement. A l’inverse sa satisfaction ou encore mieux, l’ignorance de son ressenti assure un indice de satisfaction de 100%.

– Maintenir le partenaire dans l’ignorance de la prescription assure une majoration du plaisir. (85% de satisfait lorsque le partenaire n’est pas au courant contre 63% lorsque le partenaire est au courant).

Une lecture plus approfondie des résultats nous conduit à modérer notre enthousiasme… Les réponses trahissent un nouvel emprisonnement de la sexualité bien éloigné de l’espoir d’une liberté sexuelle.

Il y a tout d’abord une émergence d’une nouvelle forme de culpabilité :

On aurait pu imaginer que ces nouvelles molécules favoriseraient l’émergence d’une sexualité plus récréative : force est de constater que rien n’a vraiment changé !

Alors qu’autrefois en matière d’érotisme le permis s’opposait à l’interdit, aujourd’hui c’est le dysfonctionnement qui s’oppose au bon fonctionnement ! La culpabilité n’a pas disparu, elle a changé de camp : on devient coupable de ne pas fonctionner !

pourcentage-phallique

Les notions de norme et de performance apparaissent bruyamment dans les réponses des sujets. Le rapport sexuel semble se vivre à la manière d’un examen avec échec ou réussite à la clé !

Les innombrables sondages sur la sexualité s’inscrivent dans ce sens en abordant l’érotisme sous un angle statistique et en faisant état d’une majorité à laquelle chacun se croit anxieusement tenu de se conformer. Le corollaire de cette approche, c’est qu’elle crée la fallacieuse idée d’une normalité, d’une norme non plus morale ou culturelle mais physiologique et statistique.

On cible plus l’orgasme plus que la jouissance :

La logique de rentabilité, de performance et l’aversion pour la vieillesse qui contamine tous les aspects du paysage contemporain n’est pas sans conséquence sur la vie sexuelle !

Les progrès de la médecine et la médicalisation de la sexualité entraînent un nouveau rapport au corps. Celui-ci est pensé comme une matière sans état d’âme distincte du sujet, de son histoire et de ses racines identitaires. Les propos des sujets trahissent bien cette parfaite adéquation à ces nouvelles normes, ils parlent d’eux comme d’une machine qui ne fonctionne plus : « ma partenaire n’a pas à souffrir de mes dysfonctions… cela remédie efficacement à la durée de l’érection… ». Ce discours crée une impression de distance entre soi et l’organe.

Tous ces éléments soulignent de manière très visible la différence fondamentale entre la jouissance et l’orgasme :

Jouir est un art qui convoque au plus haut point les cinq sens : la vue, le toucher, l’ouïe, le goût, les parfums, la pensée et l’imaginaire. Il y a une esthétique de la jouissance qui se nourrit des fantasmes de chacun, de l’environnement et de la singularité de l’interaction avec l’autre ou les autres.

L’orgasme témoigne simplement du bon fonctionnement des organes et fait disparaître toute trace de subjectivité.

Pour simplifier nous pourrions dire que la jouissance renvoie à l’érotisme et l’orgasme à l’aspect fonctionnel du corps. Les discours actuels : médicaux, publicitaires, et médiatiques attestent que l’orgasme a bien pris le pas sur la jouissance. L’érotisme serait il en voie de disparition ?

On instrumentalise l’érection :

Le terme dysfonction érectile apparut en 1989 s’inscrit bien dans cette une vision fonctionnelle et éclatée du corps. On passe sous silence les effets de la fatigue, du stress, de l’âge, de l’alcool, des tracas du quotidien et de la qualité de la relation. L’érection devient un droit. Elle se présente comme un « outil » indispensable au bonheur du couple.

On oublie de poser la question principale « une érection pour qui ? et pour quoi faire ? ». Il ne s’agit pas ici de renier l’intérêt de l’érection mais de souligner que l’érotisme et la virilité ne sauraient se réduire à la qualité d’une érection. On oublie de se demander si cette érection de contrebande qui peut durer plusieurs heures sera compatible avec le plaisir du/de la partenaire.

L’érection devient une exigence :

Symbole de puissance, de pouvoir et de fécondité, l’érection occupe une place centrale dans la construction de l’identité masculine. La verge en érection représente encore de manière métonymique le masculin. Le retour de l’érection est vécu par bon nombre de sujets de l’étude comme une renaissance : « j’ai l’impression d’être, de revivre, re-naissance… ». Elle constitue une reconstruction identitaire un mieux être qui favorise certainement l’accès à la jouissance (54% déclarent une majoration des sensations de plaisir).

Le danger, c’est que l’érection devienne une exigence à laquelle chacun réclame d’aspirer sans effort en faisant l’impasse sur la question de l’apprentissage et de la qualité de la relation. Avec des sujets peu érudits, on risque fort de circonscrire le rapport sexuel à une performance érectile contribuant à entretenir une vision stéréotypée et simpliste du plaisir féminin.

Voici ce qui en découle de la perspective sexologique :

Le sexologue ne peut rester indifférent à l’énorme succès de ces « médicaments aphrodisiaques » et à la forte demande des patients qui l’accompagne. Les résultats de l’enquête prouvent bien que l’intérêt et l’efficacité de la prescription varient en fonction de l’âge et de l’histoire du sujet :

– Dans un couple installé dans la durée, lorsque les « troubles de l’érection apparaissent », ils concernent les deux partenaires.Vouloir rétablir une érection chez l’homme alors que le désir a fortement diminué chez son/sa partenaire risque de poser plus de problèmes qu’il n’en résout. Dans ce cadre, la question « une érection pour qui et pour quoi faire ? » prend tout son sens. Ces médicaments ne sont pas des remèdes contre l’habitude, l’impolitesse, l’impudeur, l’indifférence, l’absence de désir, la fatigue, la sécheresse de l’imaginaire…!! Finalement, autant d’ingrédients nécessaires à une vie érotique épanouie…!

– On sait à quel point l’érection participe à la construction identitaire masculine. C’est pourquoi l’indication de ces médicaments peut être intéressante dans certains cas. Ils permettent de rassurer l’homme de sa virilité tout en évitant une diminution de l’estime de soi et une perte de confiance. Ils peuvent constituer un support pour aider le sujet à passer de l’enjeu au jeu.

– Au-delà de 70 ans, on a pu voir que l’efficacité des traitements devient de moins en moins probante. Il serait plus pertinent d’orienter nos interlocuteurs vers une plus grande étendue de leurs rituels érotiques plutôt que de s’entêter dans un acharnement thérapeutique qui ne peut qu’aboutir à frustrer les sujets puisqu’ils n’arrivent plus à singer avec autant de talent leurs prouesses juvéniles.

Du point de vue sexologique, l’engouement du public pour ces nouvelles molécules rend notre métier encore plus difficile ! Nous devons être vigilant, résister à l’attente des patients et corriger leurs représentations qui tournent autour de la croyance qu’une relation perturbée peut être ravivée si l’érection est restaurée. A l’instar des anti-dépresseur, la prescription des ces médicaments requiert un accompagnement sexologique car la vie érotique et la virilité ne se limite pas au bon fonctionnement des organes génitaux !

Notre rôle consiste à libérer le sujet du discours social et à l’amener au plus près de sa subjectivité émotionnelle et sensuelle, en quelque sorte l’aider à passer de l’orgasme à la jouissance. En tant que sexologue, cela nous oblige à être plus explicatif et à insister sur l’importance de l’apprentissage, de l’érudition et de la qualité de la relation… conception, il faut bien le dire en totale opposition avec le discours contemporain.

2 Commentaires

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    Merel Publié depuis 12 juin 2012 11 h 06 min

    Suite à une prostatectomie totale je n’ai plus d’érection, cela fait maintenant deux mois que j’ai été opéré. Ca fait une semaine que je me fait des piqures d’edex et aussi deux de cialis par semaine pour l’instant aucun résultat mais je pense que ca va revenir un jour. Les piqures ne font pas mal, juste des petites douleurs apres l’injection surviennent mais c’est supportable. C’est grace à des personne comme vous Madame Leroy qu’on arrive à garder le moral, moi j’ai 50 ans c’est encore jeune, c’est tres dur moralement deja d’apprendre qu’on a un cancer mais qu’il faut operer et qu’il y a des sequelles après il faut absolument etre suivi par une personne comme vous. J’espère etre gueri mais aussi redevenir l’homme que j’étais avant mais le chemin sera long…

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    Israel Publié depuis 18 mars 2014 13 h 21 min

    Je tenais à vous dire que cet article écrit est vraiment super instructif.

    J’ai hâte de vous lire d’avantage dans le futur 🙂

    Si vous pouviez me montrer comment être averti par courrier électronique de vos nouveaux articles ?

    Je vous souhaite une excellente journée !

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